Partager l'article ! La chanson, rive gauche: Je vois la chanson comme un fleuve à deux rives. Sur sa rive gauche, la chanson est exigeante. Elle a quelque ...
Jeudi 7 juin 2012, 20h30
les trois baudets
64 bd de Clichy 75018 PARIS
Renseignements / réservations : www.lestroisbaudets.com
Je vois la chanson comme un fleuve à deux rives.
Sur sa rive gauche, la chanson est exigeante. Elle a quelque chose d'un sacerdoce. On ne la pratique pas innocemment. Elle est par définition "à texte", et fréquemment "à message", ou engagée. Comme ce qu'elle dit est important, son accompagnement musical est en général dépouillé. Il convient que les mots soient mis en valeur. Un seul piano, une unique guitare, font très bien l'affaire. Ceci s'accorde de toute façon avec son peu de moyens.
Ipso facto, elle sollicite d'abord la tête de l'auditeur, son intelligence. Elle interpelle. Elle entretient son public des grands problèmes du monde, en quatre ou cinq minutes pour chacun d'eux. La chanson rive gauche est de gauche. Elle est profondément élitiste. Elle déplore le penchant des masses pour les refrains faciles. Tout ce qui est populaire, au sens de ce qui a du succès, lui est aujourd'hui devenu suspect. Elle vit dans la nostalgie d'un âge d'or où la qualité rencontrait le grand nombre. Cela remonte aux années cinquante. Elle ne supporte pas que le monde ait changé. Comme elle n'a pas changé elle-même, son public s'est forcément rétréci. La rive gauche de la chanson est pleine de plaintes sublimes et de tourbillons vicieux qui tournent sur eux-mêmes, en rond, forçant au surplace ceux qui sont entraînés par là. Elle abrite des mots d'une admirable justesse, pleins de colère, de tristesse, de frustrations. Elle est à l'écart du courant. Elle sent la vase. Il n'y a nul autre endroit d'où l'on voie mieux le fleuve couler.
Jacques Prévert, 1949, © Izis